D’un grand magasin à un temple protestant

Qui s’intéresse à l’orgue se doit de connaître, du moins de réputation, le Wanamaker Grand Court Organ de l’actuel Macy’s store de Philadelphie. Un grand magasin peut sembler un emplacement inhabituel pour un orgue, relevant du « gigantisme à l’américaine », impensable dans le milieu organistique français si « politiquement correct »… Et pourtant, en 1928, Auguste Convers construisit un orgue pour les « Portiques des Champs-Élysées », une nouvelle galerie commerciale de luxe prenant place dans un ancien immeuble haussmannien reconverti, au 150 boulevard des Champs-Élysées (à deux pas de l’Arc de Triomphe).

(photo en provenance de http://www.gentil-bourdet.fr)

La galerie des « Portiques des Champs-Élysées » (photo en provenance de http://www.gentil-bourdet.fr)

Cet instrument comportait trois claviers et pédalier, chaque clavier manuel étant placé dans une chambre expressive intégrée à la galerie. Trois jeux de percussions (Xylophone, Glockenspiel, Carillon) venaient confirmer sa vocation profane. On n’a cependant pas pu établir avec certitude de quelle manière était utilisé l’orgue : musique d’ambiance ? Récitals ?

La situation financière de l’entre-deux-guerres n’étant pas particulièrement propice aux excès, les « Portiques » ne rencontrèrent pas le succès escompté. L’activité de la galerie cessa progressivement, jusqu’à ce que les locaux soient investis par l’Occupant en 1940. Un an après, le Cavaillé-Coll-Convers fut vendu à la ville de Noyon…

Entreposé à la cathédrale, manifestement sans grand soin (les percussions, notamment, ont mystérieusement disparu à cette occasion…), il fit l’objet d’un devis de reconstruction des établissements Beuchet-Debierre, resté sans suite, pour finalement être… revendu à l’Église Réformée d’Amiens, où il fut remonté en dépit du bon sens par Geoffroy Asselin, artisan local, ancien ouvrier de Gonzalez : tuyauterie non restaurée, plusieurs jeux jugés « inutiles » supprimés (parfois pour laisser un emplacement vide !), « buffet » monté de bric et de broc à partir d’éléments ne provenant pas des Portiques… Sans l’arrivée providentielle il y a deux ans d’un jeune organiste soucieux de sa conservation, le malheureux instrument, presque muet depuis un moment, était promis à un triste sort, la tentation du numérique ayant traversé les esprits !

Portiques Amiens

Comparaison entre l’aspect originel de la console et l’état actuel. La vue de gauche est extraite de Die Entwicklungsgeschichte der Orgelbaukunst d’Emile Rupp, organiste alsacien né en 1872 et mort en 1948. Tous nos plus vifs remerciements vont à Eric Eisenberg, auteur d’un remarquable site internet sur les orgues et facteurs d’orgues alsaciens, qui a porté cet ouvrage à notre connaissance, ce qui a permis d’établir l’origine exacte de l’orgue, tout simplement indiquée en légende de la photo ci-dessus, démentant la rumeur selon laquelle il viendrait du Gaumont Palace (il n’est du reste pas difficile de prouver qu’il s’agit d’une erreur, due à une approximation de la mairie de Noyon lors de la vente à Amiens…).

On trouvera plus d’informations sur l’instrument sur cette page : http://orguespicardie.weebly.com/amiens-temple.html.

C’est un orgue splendide bien que fatigué, à connaître absolument. Il s’agit en outre d’un des rares représentants encore existant de la facture d’orgues profanes de l’entre-deux-guerres…

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Le Grand-Orgue Rochesson/Beuchet-Debierre de l’église Saint-Nicaise de Rouen

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La nef et le choeur (ancien) de l’église Saint-Nicaise (photo Virgile Monin)

Nous évoquions dans un précédent article cet instrument placé dans une église actuellement fermée pour cause de risque d’effondrement. Il n’est pas inopportun d’y consacrer un article, son sort étant encore incertain, et le monde de l’orgue semblant méconnaître ce fleuron de l’âge néoclassique.

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L’ancien orgue de Saint-Nicaise (photo en provenance du site rouen-histoire.com)

En 1934, l’église Saint-Nicaise est partiellement détruite par un incendie. La nef et le clocher sont alors reconstruits, en béton armé. Pour remplacer le Grand-Orgue qui venait d’être restauré par Louis Eugène-Rochesson, on demande à ce dernier de construire un orgue de 3 claviers et 45 jeux. Les travaux, commencés en 1940, sont achevés en 1957 par la maison Beuchet-Debierre (harmoniste : Aussourd).

Abandonné un certain temps, il est remis en état à partir de 1987 par Denis Lacorre et Jacques Charpentier, organistes titulaires, avec l’aide de Philippe Hartmann et de bénévoles.

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Le Grand-Orgue vu depuis le choeur (photo Virgile Monin)

Sa composition est la suivante :

Saint-Nicaise

Pour avoir une idée du rendu sonore, quelques enregistrements d’un concert de Nicolas Pien (remerciements à Florent Dusson) :

Saint-Nicaise

La console très soignée de Louis Eugène-Rochesson (photo Virgile Monin)

Pour des raisons financières, la restauration de l’église n’est pas à l’ordre du jour et il est à craindre que l’on n’entende plus jamais sonner l’orgue de Saint-Nicaise. Puisse ce modeste article contribuer à empêcher ce remarquable ensemble architectural de tomber dans l’oubli, afin qu’il ne subisse le sort de la malheureuse église Saint-Jacques d’Abbeville (dont l’orgue a heureusement pu être sauvé).

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La tuyauterie du clavier de Grand-Orgue (photo Virgile Monin)

À noter, dans la même église, un orgue de chœur du même facteur, qui mérite lui aussi d’être conservé.

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Le Grand-Orgue Maurice Puget de l’église Saint-Joseph de Perpignan

On critique beaucoup les travaux effectués par le dernier facteur de la dynastie Puget : ses orgues sont remplis de tuyaux en zinc, spotted et tubes de gaz, leur harmonie est vulgaire, et les modifications qu’il a effectuées sur certains instruments sont très contestables. Nous ne nous attarderons pas sur ce dernier point, éternel débat au sujet de la modification d’un instrument. Et si les modifications de Puget sont contestables, que dire des « améliorations » hideuses commises par certains facteurs portés au pinacle (pour ne pas compliquer la lecture de cette page, nous ne dirons rien au sujet des Positifs de dos « en peigne » accolés à des buffets néo-gothiques ou néo-romans – ce que Maurice Puget n’a jamais pratiqué).

Pour ce qui est de la tuyauterie, on trouve du zinc et du spotted chez tous les facteurs de l’époque (Roethinger, Beuchet et Gonzalez utilisent ce dernier abondamment), et même antérieurement : Mutin fait usage de tels matériaux avant même 1914, et Cavaillé-Coll bien avant lui. Les tubes de gaz semblent être plus spécifiques à Maurice Puget, dont le talent lui permit de les faire sonner convenablement malgré le « peu d’intérêt » de ce type de tuyauterie, pendant que Victor Gonzalez, pourtant très fin harmoniste, ne parvenait pas à tirer un son acceptable du zinc…

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L’harmonisation, enfin, et cela permettra d’atteindre le vif du sujet : l’orgue de Saint-Joseph. Cet instrument comporte 30 jeux répartis comme suit, sur 3 claviers de 61 notes et pédalier de 32 notes :

Perpignan

À l’instar de nombre d’orgues symphoniques, on ne trouve pas d’anches au GO. Cette lacune est parfaitement comblée par l’harmonisation des anches du Positif et du Récit, au caractère assez proche de celles du Positif de Notre-Dame de la Dalbade de Toulouse. Il en résulte un grand chœur d’une puissance phénoménale, et ce par la seule présence d’une Trompette et d’un Cornet au Positif ainsi que d’un Plein-Jeu et d’une batterie d’anches 16-8-4 au Récit. Le tout est cependant très bien adapté à l’église, qui est dotée d’une acoustique très réverbérante…

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Le grand chœur n’est pas le seul atout de cet instrument, dont les fonds sont d’une extrême rondeur (sauf peut-être au Grand-Orgue, où ils ont malheureusement été quelque peu malmenés, et nécessiteraient une égalisation), les anches solistes très colorées, la Voix céleste d’une grande poésie. La Pédale n’est constituée que d’extensions du Bourdon 16 du GO, mais cela n’est aucunement dérangeant, contrairement à ce que l’on pourrait craindre. Dans le grand chœur, le 32 est très présent, et aurait des leçons à donner à bien des Soubasses 32 réelles…

Les transmissions pneumatiques, bien qu’assez fatiguées, fonctionnent encore de manière satisfaisante, et les quelques orgues pneumatiques de Puget en état laissent entrevoir ce que donnerait une telle transmission après une restauration intelligente.

Précisons enfin que les nombreux tuyaux en zinc ne « troublent » absolument pas la si belle sonorité des fonds…

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Sur le plan visuel, Maurice Puget fait ici montre d’un certain respect de la tradition, avec un beau buffet néogothique à Positif postiche et une console retournée joliment travaillée, bien loin des anti-consoles et anti-buffets correspondant aux anti-orgues qui commencent à fleurir à la même époque. Les dominos de commande des jeux sont eux-même très élégants, ornés de porcelaines de couleur différente en fonction du clavier.

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Nous ne pouvons que conseiller vivement la visite de cet instrument, de même que d’autres de la maison Puget : à Toulouse, Notre-Dame de la Dalbade, Notre-Dame du Taur (encore récemment catalogué comme « summum de la vulgarité », ce qui relève soit d’une mauvaise foi certaine, soit d’un fonctionnement anormal de l’ouïe…), Saint-Jérôme (le « grand frère » de celui de Saint-Joseph de Perpignan) ou encore Saint-Exupère, confié aux bons soins de Jean Daldosso, et comportant une transmission pneumatique au Récit dont l’instantanéité laisse songeur. En dehors de la ville rose, d’autres orgues sont à découvrir, notamment le Grand-Orgue de la collégiale Saint-Salvy d’Albi, plus important instrument de Maurice Puget encore en état de marche (mais nécessitant une restauration), ou, plus petit, l’orgue de Saint-Sulpice-la-Pointe (Tarn), construit par Jean-Baptiste Puget (dont la plupart des instruments ont disparu dans la vague destructrice néo-baroque).

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Les orgues de l’académie de claviers modernes de Dieppe – 2013

La formule « claviers modernes » de cette 4e édition de l’académie d’orgue de Dieppe a permis de découvrir un certain nombre d’instruments construits au 20e siècle, certes en mauvais état, mais pouvant encore se vanter d’une qualité de construction bien supérieure à celle que l’on prétend encore de nos jours.

Tout d’abord, le petit Jacquot-Lavergne (1953) de l’église du Sacré-Cœur de Janval (quartier de Dieppe) : deux claviers de 61 notes et pédalier de 30 notes, 13 jeux :

Janval

Les jeux de Pédale sont en extension. Un Basson 16 de Pédale est mentionné à la console et son emplacement dans l’orgue est prévu, mais ce jeu n’a pas été posé. Cet orgue, malgré ses dimensions restreintes, possède un potentiel intéressant, et mériterait un entretien plus poussé.

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La console de l’orgue de Janval

Ensuite, le splendide Mutin (1900) de l’église de Saint-Saëns. Cet instrument, construit à l’origine pour les ateliers Gaveau, puis transféré dans la nouvelle salle Gaveau en 1907, a servi à créer, entre autres, la troisième symphonie de Vierne, composée à Saint-Valéry-en-Caux (soit à une soixantaine de kilomètres de l’emplacement actuel de l’orgue). Il est intéressant de remarquer la modification apportée au Positif lors du transfert de 1907 : le Basson 8 a été remplacé par un Cromorne à la demande d’Alexandre Guilmant, dans le but de faciliter l’exécution de la musique ancienne, en faveur de laquelle ce dernier menait une action importante. Charles Mutin avait proposé un Cor harmonique, jeu qu’il venait de mettre au point, en lieu et place du Basson, mais ce jeu nouveau fut refusé. L’activité musicale de la salle Gaveau ayant diminué, l’orgue est vendu et installé en 1957 à Saint-Saëns, sans son buffet, subissant au passage quelques modifications, effectuées par les anciens établissements Gutschenritter : ainsi, le Carillon du Positif est privé de son Piccolo et rebaptisé Sesquialtera, le Salicional du même clavier remplacé par une Cymbale, le Diapason du Récit bouché pour en faire un Quintaton, et certains accessoires supprimés (le Violoncelle de Pédale avait déjà été remplacé par une Soubasse 32 dans les années 1940). De plus, certains jeux d’anches sont remplacés, les anciens se retrouvant dans le nouvel orgue d’Yvetot. L’instrument est actuellement en assez mauvais état, et nécessiterait une restauration scrupuleuse, avec retour souhaitable à la composition d’origine.

Composition actuelle :

Grand-Orgue de l'église de Saint-Saëns

Autre instrument notable, le Grand-Orgue de l’église Saint-Pierre d’Yvetot, construit en grande partie à base de matériaux de récupération par les établissements Masset-Gutschenritter à l’époque du remontage de l’orgue de la Salle Gaveau à Saint-Saëns (on retrouve d’ailleurs d’anciens jeux de cet instrument dans l’orgue d’Yvetot). Il s’agit malgré tout d’un instrument remarquable, d’un très grand intérêt musical, servant particulièrement bien la littérature du 20e siècle (Messiaen y sonne de manière exceptionnelle). Assez fatigué actuellement, il mériterait, de même que son « frère de sang » de Saint-Saëns, un relevage attentif.

Yvetot

La révélation de l’académie a été le Grand-Orgue Jacquot-Lavergne (1956) de la cathédrale de Rouen. Loin de l’instrument médiocre que l’on imaginait du fait de partis-pris trop souvent lus et entendus un peu partout, il s’agit d’une superbe réalisation post-symphonique, qui souffre malheureusement d’une acoustique peu favorable (ce qui est le cas, hélas, de beaucoup d’instruments dont on n’hésite pas à dire, avec raison, qu’ils sont admirables), ainsi que des problèmes légitimes d’un instrument qui n’a pas subi de véritable restauration depuis sa construction : usure des transmissions, fuites, tuyauterie empoussiérée… Malgré cela, les stagiaires ont pu juger de sa richesse de timbres (fonds très ronds, anches puissantes et d’un caractère symphonique affirmé, Bombarde 32 très efficace, ondulants d’une couleur toute particulière et des plus intéressantes, loin des ondulants doux néoclassiques, ce qui infirme l’un des arguments en faveur de la reconstruction de l’orgue selon lequel « les jeux sont peu timbrés et n’ont pas beaucoup de caractère ») sous les doigts de Virgile Monin, dans un répertoire véritablement adapté à l’instrument (en particulier la 2e symphonie de Dupré, qui y sonne avec une vérité qu’elle n’a pas ailleurs). Souhaitons que les responsables de l’association qui porte le projet de reconstruction de cet orgue prennent conscience du très grand potentiel qui y sommeille et accordent plus de souci à préparer la restauration intelligente d’un des fleurons de l’école post-symphonique de la facture d’orgue française.

Console du Grand-Orgue de la cathédrale de RouenRouen

Deux instruments rouennais n’ont pu faire partie des visites de l’académie, à savoir le Convers (1926) du Sacré-Coeur d’Ernemont, et le Rochesson-Beuchet (1957) de Saint-Nicaise. S’il s’agissait d’une question d’organisation pour le premier, il en est autrement pour le second, et c’est là un sujet d’inquiétude dans le milieu organistique. En effet, l’église Saint-Nicaise, partiellement reconstruite à la suite d’un incendie en 1934, menace de s’effondrer et est fermée au public.

(Photo Frédéric Chapelet)

Grand-Orgue de Saint-Nicaise de Rouen
(Photo Frédéric Chapelet)

Aucune mesure plus conséquente ne semble être prise pour préserver cet étonnant édifice, pourtant classé au titre de Monument Historique. Le Grand-Orgue, somptueux instrument de 3 claviers et 46 jeux harmonisé par René Aussourd, avait été restauré par Denis Lacorre à la fin des années 1980. Il est permis d’espérer que le scandale provoqué par la destruction récente de l’église Saint-Jacques d’Abbevile (au cours de laquelle l’orgue a finalement été démonté) induira une prise de conscience du patrimoine unique représenté par l’église Saint-Nicaise et son Grand-Orgue, ce dernier, au dires des organistes l’ayant joué, se plaçant parmi les plus grandes réalisations de ses facteurs, avec une composition et une harmonisation remarquables, avec grand Récit en 16 et Soubasse 32. De plus, l’ensemble architectural de Saint-Nicaise présente un grand intérêt stylistique, avec notamment de splendides vitraux de Max Ingrand. Un très bel article sur la question a été publié dans le dernier numéro de la revue Orgues Nouvelles, signé par Jean-Marc Leblanc.

Console de l'orgue de chœur de Saint-Rémy de Dieppe

Console de l’orgue de chœur de Saint-Rémy de Dieppe

Un dernier mot au sujet, cette fois-ci, de l’orgue de chœur de l’église Saint-Rémy de Dieppe : construit dans les années 1880 par le facteur rouennais Krischer, il fut modifié par Gonzalez (probablement dans les années 1930). Il est actuellement hors-service, le choeur étant fermé pour travaux. On souhaite pouvoir entendre lors d’une prochaine session de l’académie cet instrument sympathique dont la restauration effectuée par Gonzalez est considérée comme excellente.

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Bienvenue !

Bienvenue sur le blog « Chroniques de tribunes ».

Vous y trouverez des descriptions d’orgues de diverses époques ne figurant pas (ou peu) sur le Web, mais également des articles traitant d’actualités du monde organistiques passant parfois inaperçues.

Il va de soi que les commentaires et partis pris figurant dans ce blog n’engagent que l’auteur de ces lignes, et que toute personne en prenant connaissance est libre de penser autrement, et même d’y réagir (en évitant cependant de recourir aux insultes !).

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Le Grand-Orgue de la cathédrale de Pontoise de nos jours

Qui pourrait, en regardant le magnifique buffet presque tricentenaire qui surplombe l’entrée de la cathédrale Saint-Maclou de Pontoise, penser qu’il contient un instrument qui n’a pas cessé depuis sa construction de refléter les caractéristiques des divers courants stylistiques qu’il a traversés ? Post-baroque français à l’origine (1720), « classicisé » par Clicquot en 1784 (ajout d’un Hautbois, d’une Trompette, de deux dessus de Flûte et d’une Bombarde de Pédale, suppression du Larigot…), agrandi dans l’esthétique romantique par Daublaine et Callinet en 1842 (Récit expressif, Gambe et Euphone prévus au GO), finalement reconstruit par Cavaillé-Coll en 1878, légèrement modifié dans un esprit « post-romantique » en 1912 (ajout d’une Flûte 8 au Positif, désormais expressif – mais toujours dorsal ! -, placement au Récit de la Clarinette du Positif, …), considérablement agrandi selon le courant néoclassique naissant (ajout de jeux de mutations, adjonction de 10 jeux au Récit pour en faire un grand Récit « alla Saint-Sulpice », certains jeux étant placés hors-boîte – parfois dans le soubassement – par manque de place), et enfin redistribué sur quatre claviers en 1980 par la Société Gonzalez dans un esprit plus « néobaroque » (apparition d’un Écho « en fenêtre dans le soubassement comportant un jeu de tierce décomposé, un Larigot, une Cymbale et un Cromorne, suppression de la Gambe du Grand-Orgue au profit de l’ancien Piccolo du Positif), incluant également la pose d’un combinateur électronique, devenu nécessaire dans un instrument de cette taille.
Depuis la restauration de 1980, seul un accord général a eu lieu, dans les années 1990. La nécessité d’un relevage complet commence désormais à se faire sentir : l’alimentation en air est à revoir, l’instrument est faux (particulièrement en ce qui concerne les mixtures : celles du Récit sont quasiment inutilisables), la mécanique à rubans d’acier (marque de fabrique de la maison Danion-Gonzalez à cette époque) désagréable et capricieuse, le tirage des jeux bruyant et sujet à des dysfonctionnements, etc.

La composition est consultable ici. En voici quelques commentaires :

Le Principal 8 du Positif est en réalité un Salicional assez doux, très intéressant dans les ensembles de fonds, mais un peu faible pour soutenir le Plein-Jeu (on lui rajoute alors le Bourdon). Plusieurs registrations de détail peuvent être réalisées avec les 4 pieds, 2 pieds et mutations, la Doublette gagnerait cependant à recevoir quelques retouches d’harmonie.Le Plein-Jeu, assez strident et un peu rugueux, convient à merveille à la musique polyphonique, mais se prête assez mal à la musique française.

Au Grand-Orgue, un assez bel ensemble de fonds (auquel il manque cependant une Gambe 8, supprimée en 1980), avec entre autres une Montre sonore, deux Bourdons (16 et 8) de belle sonorité, une Flûte harmonique manquant un peu de charme, mais rendue plus chantante lorsqu’adjointe au Bourdon 8 ; une Quinte principalisante, une Doublette un peu plus large que celle du Positif, un Piccolo flûté source d’une grande variété de mélanges, un magnifique Cornet, une Fourniture (résultant en 16) donnant beaucoup de majesté au fond d’orgue et une Cymbale un peu maigre ; une batterie d’anches 16-8-4 très efficace.

Au Récit, on trouve un Quintaton assez réussi, un beau Diapason, un Cor de nuit assez doux mais aux basses un peu trop « chuintantes » (à la manière d’un Bourdon baroque) ; une Gambe douce (de type « Dulciane »), à laquelle est assortie une très belle Voix céleste ; un Prestant certes utile mais pas assez différencié des deux autres (une Viole de 4 eût été préférable), une Flûte douce 4 (ancienne Flûte octaviante transformée, ce qui est regrettable car toutes les Flûtes 4 de l’orgue sont des Flûtes douces) ; un Flageolet d’une sonorité très intéressante (ce jeu est appelé « Octavin » à la console : il s’agit en effet de l’Octavin de Cavaillé-Coll, recoupé en 1980) ; un Plein-Jeu et une Cymbale assez mal composés (en particulier le Plein-Jeu), très faux de surcroît ; une Bombarde à pavillons étroits, à première octave acoustique en zinc (jeu possédant un réel potentiel, mais nécessitant un réanchage), une Trompette très belle, qui mériterait une pression plus élevée, un Hautbois plutôt réussi mais semblant parfois un peu fade ; une Voix humaine très intéressante, mais dotée d’anches de qualité bien moindre, et un Clairon un peu faible.

À l’Écho, une Flûte à fuseau d’un assez joli timbre, une Flûte douce un peu trop semblable aux autres, un Nasard et une Tierce assortis d’un Larigot, une Doublette assez large (Quarte), une Cymbale bien composée mais inutile, ne pouvant être accouplée aux autres claviers ; un Cromorne assez bien harmonisé, mais cachant mal ses origines de Clarinette, du reste malencontreusement placé au quatrième clavier, dépourvu d’accouplements : il gagnerait à être réharmonisé en Clarinette et placé en boîte expressive, un « véritable » Cromorne prenant place au Positif.

À la Pédale, trois jeux réels : une Soubasse dédoublée en 32-16-8-4 et une Flûte ouverte dédoublée en 16-8-4, dont la tuyauterie présente l’inconvénient d’être placée pour partie sur le côté droit du buffet, occasionnant ainsi certains déséquilibres sonores (assez peu sensibles depuis la nef cependant), ainsi qu’une Bombarde également dédoublée en 16-8-4, très large et puissante.

L’ensemble est complété par quatre tirasses à l’unisson, ainsi que trois accouplements à l’unisson : il n’existe malheureusement pas d’accouplement du quatrième clavier sur les trois autres, ce qui est un grave défaut, le Cromorne ne pouvant de ce fait pas être incorporé au grand-jeu ni à toute autre registration effectuée sur l’un des trois claviers principaux. De plus, le quatrième clavier est assez difficile à jouer, étant situé assez loin (on trouve ce même problème à la Cathédrale de Meaux, contenant une Voix humaine placée au… cinquième clavier, dépourvu d’accouplements manuels et de boîte expressive !)

Tel qu’il est, avec ses qualités et ses défauts, le Grand-Orgue de la cathédrale de Pontoise est cependant un instrument intéressant et attachant, et il est regrettable de constater qu’il est très peu connu dans le milieu organistique. On ne peut que souhaiter que l’action menée par l’association « les Heures Musicales de Pontoise » contribue à le faire découvrir et aimer, objectif certes audacieux, étant donné la réputation d' »instrument médiocre » attachée à cet orgue, mais semblant toutefois en bonne voie !

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